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Dans un monde où des millions de photos satellite circulent quotidiennement, où les avions traversent les océans en suivant des trajectoires courbées, une communauté grandissante affirme que la Terre est plate.
En 2025, croire que la Terre est plate devrait être aussi absurde que nier l’existence du Soleil.
Et pourtant, le mouvement “platiste” prospère.
Vidéos YouTube, forums Telegram, conventions internationales : ce n’est plus une curiosité d’Internet, mais un véritable phénomène culturel.
Et le plus troublant, c’est que ces gens ne sont pas tous ignorants.
Certains sont ingénieurs, profs, développeurs, parents de famille.
Alors, que se passe-t-il ? Pourquoi, face à l’évidence, persistent-ils à croire à l’impossible ?

L’idée d’une Terre sphérique n’a rien de moderne.
Dès le Ve siècle avant notre ère, Pythagore l’affirme déjà. Aristote en apporte la démonstration en observant l’ombre circulaire de la Terre sur la Lune. Et vers 240 av. J.-C., Ératosthène calcule sa circonférence avec une précision stupéfiante, simplement en mesurant des ombres dans deux villes différentes.
Contrairement au mythe populaire, le Moyen Âge n’a jamais cru que la Terre était plate.
Les savants arabes, asiatiques et européens le savaient. L’Église le savait. Les marins le savaient.
Christophe Colomb n’a jamais eu à “convaincre” personne : le débat portait sur la taille du globe, pas sa forme.
Pendant deux millénaires, la question était réglée.
Fermée. Archivée.
Le malentendu moderne vient du XIXᵉ siècle.
Des auteurs comme Washington Irving ont inventé le mythe d’un Moyen Âge obscurantiste, opposé à une modernité éclairée. Une fiction commode, conçue pour flatter l’idée de progrès.
Mais cette fausse histoire a nourri une idée encore plus perverse : que la science “officielle” cache la vérité.
Au XXᵉ siècle, quelques marginaux ont commencé à affirmer sérieusement que la Terre était plate.
Rien de grave — jusqu’à Internet.
Avec les réseaux sociaux, le mouvement s’est multiplié.
Des vidéos virales, des conférences, des forums, des “preuves” bricolées circulant à la vitesse de la lumière.
Aujourd’hui, des milliers de personnes rejettent tout : photos spatiales, physique, géométrie, navigation aérienne.
Et pour chaque fait, ils ont une “explication alternative”.

Voici le point crucial : le platisme n’est pas une erreur de raisonnement. C’est une posture existentielle.
Croire que la Terre est plate, ce n’est pas ignorer les faits. C’est refuser le monde tel qu’il est présenté.
C’est dire :
“Je ne crois plus en vos institutions, vos élites, vos vérités. Je pense par moi-même.”
Cette croyance n’a rien à voir avec la physique.
Elle relève de la psychologie sociale : un besoin de se sentir éveillé, d’exister par opposition.
Comme les punks qui crachaient sur le conformisme dans les années 70, les platistes crachent sur la “science officielle”.
Sauf qu’ici, la rébellion ne crée rien.
C’est une révolte sans œuvre, un refus pur, stérile, mais identitaire.
Internet amplifie tout.
Regardez une vidéo platiste, et YouTube vous en proposera dix autres.
Entrez dans un groupe Facebook “flat earth”, et votre fil devient une chambre d’écho parfaite.
Chaque like renforce la conviction.
Chaque doute devient preuve de lucidité.
Le mensonge devient miroir.
Nous ne vivons plus dans une époque de désinformation, mais dans une époque de post-vérité.
La vérité n’est plus ce qui est prouvé, mais ce qui rassemble.
On ne croit plus ce qui est vrai : on croit ce qui nous fait exister socialement.
Le platiste ne cherche pas la preuve : il cherche le sentiment d’avoir raison.
Car la science dit le vrai, mais pas le sens.
Le complot, lui, donne du sens — une cause, une communauté, une mission.
“Nous contre eux.”
Simple. Lisible. Rassurant.
Les institutions, elles, ont perdu cette bataille émotionnelle.
Elles expliquent. Les autres racontent.
Et dans un monde saturé d’informations, le récit (même faux) bat la raison.
Le phénomène ne s’explique pas sans le rôle d’Internet.
Les réseaux ne cherchent pas la vérité, ils cherchent l’attention.
Leur but n’est pas de convaincre, mais de retenir.
Et ce qui retient, ce n’est pas le vrai : c’est le choc, la peur, la colère.
Les platistes ne sont pas des fous isolés : ils sont les produits naturels de l’économie de l’émotion.
Les algorithmes fabriquent des réalités sur mesure.
Ce qui apaise disparaît, ce qui indigne prospère.
La vérité devient personnalisée, locale, variable.
Une gravité informationnelle où chacun tourne autour de sa propre orbite.

Ce n’est plus seulement la forme de la Terre qui se fissure — c’est la structure du réel.
Entre deepfakes, IA générative et images truquées, tout peut être fabriqué.
Et tout ce qui peut être fabriqué peut être faux.
La question n’est plus :
“La Terre est-elle ronde ?”
Mais :
“Comment distinguer encore le vrai, quand même la vérité peut être simulée ?”
Le platism n’est qu’un symptôme.
Derrière lui, une fracture plus vaste : la perte du socle commun de réalité.
Nous vivons désormais dans un monde où les faits sont optionnels, où la certitude est émotionnelle, où chacun choisit son cosmos.
L’ironie, c’est que les mêmes qui nient la rotondité de la Terre utilisent des IA pour diffuser leurs vidéos.
Mais au fond, le parallèle est troublant :
l’intelligence artificielle brouille la frontière entre vrai et faux, tout comme le platism brouille celle entre savoir et croyance.
Si le platisme est la négation du réel, l’IA en est la duplication infinie.
Dans les deux cas, la confiance s’effondre.
On ne croit plus ce qu’on voit, on choisit ce qu’on veut croire.
Et peut-être que les platistes ne sont pas des marginaux, mais simplement les premiers naufragés d’une ère où le réel devient relatif.
Alors, que faire ?
Pas imposer la vérité par la force : ce serait renforcer la défiance.
Il faut reconstruire la confiance, pas imposer la conformité.
Cela passe par :
Parce que la science sans imaginaire ne convainc plus personne.
Et que la vérité doit résonner autant qu’elle doit raisonner.
Mais il faudra aussi établir des garde-fous numériques.
Nous vivons dans un monde où n’importe qui peut publier n’importe quoi, sous n’importe quelle forme.
Un minimum de traçabilité s’impose :
Pas pour censurer.
Mais pour que l’espace numérique retrouve un peu de gravité, de repères, de responsabilité.
Parce qu’une vérité sans cadre finit toujours par se dissoudre dans le bruit.
La Terre est ronde.
Mais nos esprits, eux, se replient.
Peut-être que la vraie question n’est plus “Pourquoi certains croient que la Terre est plate ?”
Mais :
“Pourquoi avons-nous créé un monde où croire faux est devenu une manière d’exister ?”

La Terre est sphérique, oui.
Mais dans nos têtes, elle devient plate chaque fois que la peur, le doute ou l’ego l’emportent sur la curiosité.
Peut-être que la vérité n’a pas besoin d’être défendue, mais racontée différemment — ré-enchantée.
Non pas pour la travestir, mais pour la faire vibrer à nouveau.”
redonner de la beauté, du récit et du sens à ce qui est vrai,
pour que la vérité ne soit plus seulement exacte, mais désirable.
Quand le Président d’une grande nation, pays qui était en première ligne de la science et du progrès, se vante de créer des « vérités alternatives », on est mal barrés.
Je crains que le retour au raisonnable soit difficile.